Parce que je crois que l’on pense à partir des rencontres, cet article est né d’une discussion familiale. Les questions les plus intéressantes ne naissent pas toujours dans un cabinet de consultation. Elles émergent souvent au détour d’un repas de famille, d’une conversation entre amis, d’une inquiétude de parent ou d’une question d’enfant. Il y a quelques jours, une discussion m’a amenée à repenser une question qui revient souvent lorsque je rencontre des parents : faut-il protéger les enfants des histoires qui font peur ?

La conversation est partie d’un détail presque anodin. Un grand-père venait d’offrir à son petit-fils de six ans plusieurs contes traditionnels. Ceux où l’on croise des ogres, des sorcières, des forêts inquiétantes, des abandons, parfois même une certaine cruauté... Une question a alors émergé : à quoi cela sert-il de raconter des histoires sombres à nos enfants alors que le monde est déjà traversé par des histoires terribles et bien réelles ? Ne vaudrait-il pas mieux leur parler directement de ces réalités ? Cette interrogation m’a accompagnée bien après la fin de notre conversation et m’a donné envie d’écrire ces quelques lignes.
Les enfants n’ont pas besoin qu’on leur apprenne la peur
On entend parfois dire que certains contes seraient trop sombres pour les enfants. Pourtant, un enfant ne découvre pas la peur dans les livres. Il connaît déjà la peur : la peur de perdre ceux qu’il aime, d’être abandonné, la jalousie envers un frère ou une sœur, la colère, l’envie que l’autre disparaisse parfois ou encore les cauchemars.
Toutes ces expériences appartiennent à la vie psychique normale. Elles ne sont pas créées par les histoires, elles existent déjà. La véritable question est donc moins : « Faut-il parler de ces choses ? » que « Comment un enfant peut-il les penser ? ».
Pourquoi les anciens contes étaient-ils si sombres ?
Les contes traditionnels mettent en scène des ogres, des loups, des sorcières, des enfants abandonnés, des parents défaillants ou des épreuves parfois très violentes. Longtemps, je crois que nous avons mal compris leur fonction. Ils ne cherchent pas à effrayer les enfants, ils cherchent à donner une forme à ce qui, autrement, resterait informe. Autrement dit, ils donnent des images à des émotions que l’enfant éprouve déjà sans toujours pouvoir les nommer. Ces images permettent à l’enfant de jouer avec ses peurs plutôt que de les subir.
L’ogre n’est pas un véritable ogre. La sorcière n’est pas une véritable sorcière. Ils représentent quelque chose : une peur, une angoisse, une colère, une rivalité, une destructivité. En d’autres termes le conte ne montre pas le réel, il le transforme en images que l’enfant peut s’approprier. C’est cela que l’on appelle la symbolisation.
Le réel et le symbolique ne jouent pas le même rôle
Au cours de notre échange, elle m’a dit une phrase qui m’a fait réfléchir. Elle me disait qu’elle préférait parler à son fils des difficultés réelles de la vie plutôt que de les remplacer par des histoires symboliques. Et je crois qu’elle avait raison... jusqu’à un certain point. Car parler du réel est indispensable : les enfants rencontrent tôt ou tard la maladie, la séparation, la mort, les injustices ou la violence. Les taire ne les ferait pas disparaître. Mais le réel et le symbolique ne remplissent pas la même fonction : le réel confronte, le symbolique, lui, transforme. Il permet de représenter, de jouer, de raconter, de mettre à distance. C’est grâce à cette transformation que l’expérience peut progressivement devenir pensable.
Un enfant qui joue après une dispute, qui dessine après un deuil ou qui s’identifie à un héros de conte ne fuit pas la réalité. Il est en train de la rendre pensable.
Le conte ne remplace donc pas les conversations avec les adultes, il prépare le terrain psychique sur lequel ces conversations pourront prendre sens.

Les contes d’aujourd’hui ont aussi leur place
Les albums contemporains mettent davantage l’accent sur la coopération, l’empathie, la confiance en soi, la réparation ou l’expression des émotions. Ces valeurs sont précieuses. Il ne s’agit pas d’opposer les anciens contes aux nouveaux. Les uns nous rappellent que la vie comporte des conflits, des pertes et des peurs. Les autres nous montrent que les liens peuvent réparer, soutenir et transformer. Les enfants ont probablement besoin des deux.
Ce dont un enfant a surtout besoin
À la fin de cette discussion, une question continuait de m’habiter : quelle est la place des histoires dans le développement de l’enfant ?
Un enfant n’a pas besoin qu’on lui présente un monde parfait. Il n’a pas davantage besoin d’être confronté brutalement à toutes les violences du monde. Il a surtout besoin d’un adulte qui reste à ses côtés, un adulte qui écoute ses questions, qui respecte son rythme, qui ne nie pas ce qu’il ressent, qui accepte aussi de dire parfois « Tu es encore un peu petit pour tout comprendre, mais nous en reparlerons lorsque tu en auras besoin ».
Cette conversation m’a surtout rappelé combien les parents d’aujourd’hui réfléchissent à la manière d’accompagner leurs enfants dans un monde complexe. Les réponses sont multiples, les sensibilités différentes, mais une même préoccupation les traverse souvent : comment aider un enfant à grandir sans lui cacher le monde, tout en respectant son rythme ?
Les contes, comme les événements de la vie, peuvent alors devenir des supports de pensée. Ils ne servent ni à cacher le réel, ni à y précipiter l’enfant. Ils lui permettent, peu à peu, d’habiter le monde.
Peut-être est-ce là l’une des fonctions essentielles des histoires : non pas protéger les enfants de la réalité, mais leur offrir un espace où ils pourront peu à peu apprendre à la penser.
Le rôle d’un adulte n’est peut-être pas de protéger un enfant du monde, mais de l’aider à construire un monde intérieur suffisamment riche et solide pour pouvoir le rencontrer.
Pour aller un peu plus loin...
Les réflexions proposées dans cet article s’adressaient avant tout aux parents. Les quelques repères qui suivent offrent un éclairage davantage inspiré de la psychologie clinique d’orientation psychanalytique. Ils ne prétendent pas détenir une vérité unique, mais proposent une manière de penser la place des contes dans le développement psychique de l’enfant.
La symbolisation : transformer plutôt que subir
En psychologie clinique, on considère qu’un enfant ne grandit pas seulement grâce à ce qu’il vit, mais aussi grâce à ce qu’il parvient à en faire psychiquement.
La symbolisation désigne précisément cette capacité à transformer une expérience, une émotion ou une angoisse en images, en mots, en jeux ou en récits. Ce travail psychique permet progressivement de rendre pensable ce qui, autrement, resterait envahissant ou difficile à élaborer.
Les contes participent de ce processus. Ils ne racontent pas le réel tel qu’il est ; ils lui donnent une forme symbolique que l’enfant peut explorer à son rythme.
Pourquoi les images sont-elles si importantes ?
Les jeunes enfants pensent d’abord avec des images avant de pouvoir penser avec des concepts.
Un ogre, une sorcière ou une forêt inquiétante ne sont donc pas seulement des personnages. Ils deviennent les représentants d’émotions, de conflits ou de peurs que l’enfant éprouve déjà sans toujours pouvoir les reconnaître ou les nommer.
L’intérêt du conte n’est pas de montrer la réalité, mais de lui donner une forme suffisamment transformée pour qu’elle puisse être approchée sans être écrasante.
Jouer, dessiner, raconter : une même fonction psychique
Le conte n’est qu’une des nombreuses voies de la symbolisation.
Le jeu, le dessin, les rêves, les cauchemars, les histoires inventées ou les questions répétitives participent souvent du même mouvement. L’enfant y rejoue certaines expériences, les transforme, les déplace et les apprivoise progressivement.
Lorsqu’il joue après une dispute, dessine après un événement difficile ou invente une histoire où le héros affronte un monstre, il ne s’éloigne pas de la réalité. Il est en train de lui donner une forme qu’il pourra progressivement intégrer.
Le rôle de l’adulte
La symbolisation ne se construit jamais complètement seul.
L’enfant a besoin d’un adulte capable d’accueillir ses questions, de supporter ses émotions et de lui offrir un espace où il puisse penser sans être envahi.
Raconter une histoire, écouter un récit inventé, répondre à une question ou simplement rester présent après un cauchemar participent tous de cette fonction contenante. Ce n’est pas tant le conte qui agit que la rencontre qu’il rend possible entre l’enfant et l’adulte.
Les contes ne sont pas des recettes
Tous les enfants ne réagissent pas de la même manière aux mêmes histoires. Leur âge, leur sensibilité, leur histoire personnelle et le contexte dans lequel le récit est partagé jouent un rôle essentiel.
La question n’est donc pas de savoir s’il existe de « bons » ou de « mauvais » contes, mais si l’enfant dispose d’un environnement suffisamment sécurisant pour leur donner sens.
Peut-être est-ce là l’idée essentielle. Les contes ne servent pas à apprendre la peur aux enfants ; ils leur offrent un langage pour penser des émotions qu’ils connaissent déjà. Ils ne les éloignent pas du réel : ils les aident à le rencontrer progressivement, sans qu’il devienne psychiquement insupportable.