Il n'est pas rare d'entendre un parent dire avec une certaine fierté : « Avec mon fils, nous sommes comme deux copains ». Ou encore : « Il me raconte tout. Je ne veux surtout pas qu'il me craigne ».
Derrière ces phrases se cache une intention profondément respectable, beaucoup de parents souhaitent construire une relation de confiance avec leur enfant, éviter les violences éducatives qu'ils ont parfois connues, favoriser le dialogue et leur permettre d'exprimer librement ce qu'il ressent. Cette évolution constitue, à mes yeux, un véritable progrès.
Pour autant, une question mérite d'être posée : un parent doit-il réellement être le copain de son enfant ?

Pourquoi est-ce si difficile d’être parent aujourd’hui ?
Essayons de comprendre ce qui conduit de nombreux parents vers cette manière d'envisager leur rôle. D'abord, je crois que certains adultes ont à cœur d'avant tout ne pas reproduire leur propre enfance. Ayant souffert d'une autorité dure, parfois humiliante ou arbitraire, ils deviennent extrêmement prudents dès qu'il est question d'autorité. D'autres redoutent le conflit et craignent qu'un désaccord abîme la relation. Ils confondent parfois opposition et rupture du lien. Enfin, beaucoup de parents vivent aujourd'hui sous le poids d'une importante culpabilité. Ils souhaitent tellement bien faire que dire « non » leur semble parfois incompatible avec l'image d'un bon parent. Toutes ces motivations sont compréhensibles. Pourtant, elles ne répondent pas complètement à une question essentielle : de quoi un enfant a-t-il besoin pour grandir psychiquement ?
Notre société valorise, à juste titre, l'égalité entre les individus. Cette valeur est précieuse dans les relations entre adultes, mais un enfant n'est pas un adulte miniature, il grandit précisément grâce à une différence de place avec ceux qui prennent soin de lui.
De plus, ne pas souhaiter reproduire ce que nous avons nous-mêmes subi est profondément compréhensible, mais reproduire à l'identique ou faire exactement l'inverse procèdent parfois d'un même mouvement : celui de la réaction.
- Réagir c'est répondre directement à son passé.
- Agir c'est prendre du recul, élaborer son histoire et choisir ce que l'on souhaite transmettre.
C'est dans ce travail d'élaboration que peut naître une autorité à la fois ferme, souple, réfléchie et profondément bienveillante.
Être parent, ce n'est pas seulement aimer
Un enfant n'a pas seulement besoin d'amour. Il a aussi besoin que quelqu'un occupe une place différente de la sienne.
Il a autant besoin d'amour que de limites.
Être parent, ce n'est pas seulement aimer, écouter, protéger ou consoler, c'est également guider, décider, assumer certaines frustrations et offrir un cadre suffisamment stable pour que l'enfant puisse s'y appuyer.
Cette différence de place n'est pas une question de supériorité. C'est une fonction. Le parent n'est pas « au-dessus » de l'enfant parce qu'il vaudrait davantage que lui, il occupe simplement une position différente, indispensable au développement de celui-ci.
Écouter sans renoncer au cadre
Aujourd'hui, beaucoup de personnes associent spontanément l'autorité à la violence. Pourtant, ces notions sont très différentes. La violence cherche à soumettre. L'autoritarisme impose sans expliquer, souvent de manière arbitraire ou rigide. L'autorité, elle, a une autre fonction offrir à l'enfant des repères stables sur lesquels il peut s'appuyer.
Un enfant supporte généralement mieux un « non » clair qu'un adulte qui hésite, change d'avis ou finit par céder. Ce qui l'insécurise le plus n'est pas la frustration, mais l'incertitude. Lorsque les règles varient selon la fatigue, l'humeur ou l'insistance, il ne sait plus vraiment sur quoi il peut compter. À l'inverse, un cadre posé avec calme et cohérence lui permet progressivement d'intégrer que certaines limites demeurent, même lorsqu'elles sont déplaisantes. Le cadre ne rassure pas parce qu'il fait plaisir, mais parce qu'il rend le monde suffisamment prévisible.
Pendant longtemps, l'autorité s'est parfois exercée au détriment de la parole de l'enfant. Aujourd'hui, les parents accordent davantage d'importance à ses émotions. C'est un progrès considérable. Mais écouter un enfant ne signifie pas lui confier la responsabilité de décider du cadre dans lequel il grandit.
Imaginons qu'il soit presque l'heure du coucher. Votre enfant vous confie soudain qu'il est très préoccupé par une dispute avec un camarade. Deux réactions opposées seraient tout aussi insatisfaisantes : lui répondre sèchement « Il est l'heure, va dormir » en le laissant seul avec son inquiétude, ou repousser indéfiniment le coucher au risque de sacrifier le repos dont il aura besoin le lendemain.
Il existe pourtant une troisième voie : le parent peut prendre quelques minutes pour accueillir son émotion, l'écouter, l'aider à mettre des mots sur ce qu'il ressent et le rassurer. Puis il peut conclure : « Je vois que c'est important pour toi. Maintenant, il est l'heure de dormir. Demain, nous reprendrons le temps d'en parler si tu en as encore besoin ». L'enfant fait alors une expérience essentielle : ses émotions sont entendues, mais elles ne font pas disparaître les repères. Il découvre qu'il est possible d'être écouté sans que le cadre vacille, l'écoute et les limites ne s'opposent pas, elles se renforcent mutuellement.

Quand les places se confondent
L'enjeu n'est donc ni de revenir à une autorité d'autrefois, ni de renoncer à toute autorité. Il est de trouver une manière d'exercer sa fonction de parent qui soit à la fois contenante et respectueuse. Une autorité ni arbitraire ni rigide, suffisamment ferme pour offrir des repères, suffisamment souple pour s'adapter à la singularité de chaque situation.
Lorsque le parent cherche avant tout à devenir le copain de son enfant, les places peuvent progressivement perdre leur différenciation. Pourtant, cette différence entre les générations joue un rôle essentiel. L'enfant a besoin de savoir que quelqu'un assume la responsabilité du cadre.
En réalité, il ne cherche pas seulement à obtenir ce qu'il demande. Il cherche aussi, souvent sans le savoir, à vérifier que l'adulte est capable de tenir sa place. Lorsqu'une limite est posée avec calme et cohérence, il peut protester, se mettre en colère ou exprimer sa déception. Mais il découvre en même temps qu'il existe face à lui un adulte suffisamment solide pour contenir ce qui le déborde.
À l'inverse, si les rôles deviennent flous, les questions fondamentales perdent de leur évidence : qui décide ? Qui protège ? Qui porte la responsabilité ? Qui contient les débordements ? En apparence, l'enfant gagne en liberté. En réalité, il risque de perdre le cadre sur lequel il pouvait s'appuyer.
Cela ne signifie évidemment pas qu'un mode éducatif explique à lui seul les difficultés futures. Le développement psychique est toujours le résultat d'une histoire singulière. Mais lorsque les repères sont insuffisamment différenciés, certains enfants peuvent avoir davantage de difficultés à accepter la frustration, à reconnaître certaines limites ou à construire progressivement leur propre place.
Ce dont un enfant a surtout besoin
En résumé, un enfant n'a pas besoin de parents parfaits ! Il n'a pas davantage besoin de parents qui renoncent à leur place pour éviter les conflits mais il a besoin d'adultes suffisamment solides pour accueillir ses émotions sans abandonner leur responsabilité, il a besoin de sentir que quelqu'un peut contenir ce qui le déborde, qu'on puisse maintenir les repères lorsqu'il vacille et que l'on peut continuer à penser pour lui quand lui-même n'en est pas encore capable.
L'enfant ne réclame pas un copain, il réclame parfois qu'on dise oui. Ce n'est pas la même chose ! Au fond, lorsqu'il met une limite à l'épreuve, il peut aussi chercher, souvent sans le savoir, à vérifier que l’adulte est suffisamment solide pour la maintenir.
Un jour, il aura des amis. Plus tard, peut-être un compagnon ou une compagne, et peut-être des enfants... Mais il n'aura jamais d'autres parents ! Les enfants n’attendent pas des parents parfaits. Ils ont surtout besoin d’un adulte capable de les aimer suffisamment pour les écouter... et suffisamment pour tenir sa place.
Pour aller un peu plus loin...
Les pages qui précèdent s’adressaient avant tout aux parents et avaient pour objectif d’ouvrir une réflexion. Les quelques repères qui suivent proposent un éclairage plus théorique, inspiré de la psychologie clinique d’orientation psychanalytique. Ils ne constituent ni une vérité définitive, ni une recette éducative, mais une manière parmi d’autres de penser ce qui se joue dans la relation entre un parent et son enfant.
La fonction parentale
La psychanalyse distingue la personne du parent de la fonction qu’il exerce. Être parent ne consiste pas uniquement à aimer son enfant ou à répondre à ses besoins. C’est aussi occuper une place particulière qui introduit progressivement des limites, des interdits, une temporalité et une différence entre les générations. Cette fonction ne vise pas à dominer l’enfant, mais à lui offrir un cadre suffisamment stable pour qu’il puisse construire sa propre place.
Pourquoi la différence des générations est-elle structurante ?
Dans une perspective psychanalytique, l’enfant ne se construit pas dans une relation parfaitement symétrique avec les adultes qui l’élèvent.
La différence des places lui permet progressivement de se différencier de ses parents, de reconnaître qu’il n’est pas leur égal en tout, et d’accéder peu à peu à une identité propre. Cette asymétrie n’est pas une hiérarchie de valeur ; elle correspond à une différence de fonction et de responsabilité.
La loi symbolique
La notion de loi symbolique est souvent mal comprise.
Elle ne désigne pas l’ensemble des règles familiales ni une autorité arbitraire. Elle renvoie à une réalité beaucoup plus fondamentale : personne ne peut tout obtenir immédiatement, personne n’échappe entièrement aux limites, et chacun doit composer avec l’existence des autres.
C’est précisément cette rencontre avec la limite qui permet au désir de se construire. Si tout était possible à tout moment, il n’y aurait plus ni attente, ni renoncement, ni véritable élaboration psychique.
Pourquoi la frustration aide-t-elle à grandir ?
Le mot « frustration » évoque souvent quelque chose de négatif. Pourtant, en psychologie clinique, elle ne constitue pas une violence en elle-même.
Une frustration adaptée à l’âge de l’enfant lui permet progressivement d’attendre, de différer une satisfaction, de supporter un manque, de reconnaître que l’autre existe avec ses propres besoins et, finalement, de développer sa capacité à désirer.
À l’inverse, un enfant auquel rien ne résiste n’est pas nécessairement plus heureux. Il risque surtout de rencontrer davantage de difficultés lorsqu’il sera confronté aux limites inévitables de la réalité.
Autorité, autoritarisme et violence
Ces trois notions sont souvent confondues alors qu’elles renvoient à des réalités très différentes.
- L’autorité a une fonction structurante : elle pose des repères, protège et sécurise.
- L’autoritarisme cherche avant tout à imposer une obéissance, parfois de manière arbitraire ou rigide.
- La violence, enfin, détruit le lien et porte atteinte au sujet.
Les distinguer permet de sortir d’une opposition souvent caricaturale entre autorité et bienveillance. Une autorité peut être profondément respectueuse de l’enfant ; une absence d’autorité n’est pas nécessairement bienveillante.
L’éducation positive est-elle incompatible avec la psychanalyse ?
Certainement pas.
À condition de ne pas confondre absence de violence et absence de limites.
L’éducation positive, dans ses fondements, ne consiste pas à tout autoriser. Elle cherche à accueillir les émotions de l’enfant, à respecter son développement et à privilégier le dialogue, tout en maintenant un cadre cohérent.
De son côté, la psychanalyse insiste davantage sur la fonction symbolique du parent, sur la nécessité de la différenciation des places et sur le rôle structurant de la limite.
Ces approches s’appuient sur des références théoriques différentes, mais elles ne sont pas incompatibles. Elles peuvent au contraire se compléter lorsqu’elles rappellent toutes deux qu’un enfant grandit parce qu’il se sent à la fois compris, contenu et guidé.
Enfin, il convient de rester prudent. Les effets d’un mode éducatif ne sont jamais mécaniques. Le développement psychique résulte toujours d’une histoire singulière, faite de multiples rencontres, identifications et expériences. Les repères proposés ici ne permettent donc ni de prédire le devenir d’un enfant ni d’expliquer à eux seuls les difficultés d’un adulte.
Peut-être est-ce d’ailleurs l’idée essentielle de cet article. Entre reproduire son histoire et faire exactement l’inverse, il existe une troisième voie : celle de l’élaboration. Comprendre ce que l’on a vécu, en reconnaître les effets, puis choisir consciemment ce que l’on souhaite transmettre. C’est sans doute là que peut s’inventer une manière d’être parent qui soit à la fois profondément humaine, structurante et respectueuse de l’enfant.